Les Alternatifs Isère

Danemark : quand l’écologie et la confiance humaine dictent leurs lois

par Jean-François Le Dizes
jeudi 25 février 2010

Arrivé à Copenhague, juste après la conférence de l’ONU sur le réchauffement climatique, je suis resté deux semaines dans cette ville marquée par l’eau (mer, canaux, lacs), en une période où les jours sont extrêmement courts. J’ai ainsi pu me rendre compte de l’atmosphère qui y régnait.

Pourquoi un tel ressentiment contre la conférence sur le climat ?
L’échec de la conférence de Copenhague sur le climat de décembre 2009 a été très mal ressenti par les habitants de la capitale du Danemark. Tous les témoignages que j’ai recueillis sont allés dans ce sens. Les sondages indiquent que les insatisfaits des résultats sont 5,5 fois plus nombreux que les satisfaits(1). Le quotidien « Politiken » y voit comme conséquence une marche vers la mort. En parallèle à ce sommet, Copenhague a connu le 12 décembre une manifestation internationale en faveur d’un accord. Cette manifestation, à laquelle appelait, entre autres, la seule centrale syndicale danoise (LO), a, selon le responsable de Greenpeace que j’ai rencontré personnellement, rassemblé un nombre historique de personnes : 75 000. En parcourant la ville, j’ai pu voir les très nombreuses affiches concernant la question climatique, notamment celles annonçant le contre-sommet. Dans les nombreuses librairies, les livres sur la même problématique abondaient. Enfin, pour compléter ce tableau, au musée National, j’ai pu voir une exposition où des Inuits du Groenland, qui est une dépendance du Danemark, décrivent les dégâts que cause déjà le réchauffement climatique dans leur vie. Selon le militant de Greenpeace, ce sont les lobbies économiques, commerçants de l’import-export pour ce qui concerne le Danemark, qui ont fait échouer la conférence.
Ce désarroi danois s’explique par la culture très écologique de cette nation. Les modes de locomotion des Danois sont à sujet révélateurs. Qu’il neige, qu’il gèle, les Danois sont toujours nombreux à emprunter leur vélo pour se déplacer. Ils sont aidés dans leur démarche par la présence d’un très bon réseau de pistes cyclables. Un compteur placé sur un des ponts franchissant le Soterdams Sø [1] indiquait à 15 h plus de 2 000 passages à vélo dans un seul sens depuis le début de la journée !
En outre, l’agglomération de Copenhague, qui approche les 2 millions d’habitants, est quadrillé par un bon réseau de transports en commun (bus et trains de banlieue), mais dont l’usage est très loin d’être gratuit ! Par ailleurs, les politiques menées par les pouvoirs publics dissuadent d’utiliser la voiture. En effet, la taxe d’immatriculation d’une automobile est de 180% du prix de celle-ci(2). De plus, en décembre dernier, le permis de stationnement dans Copenhague a augmenté de 250%(3). Alors qu’il n’y a jamais d’embouteillage, les habitants trouvent en effet qu’il y a encore trop d’automobiles : 80 000 familles(3) seulement en ont une sur la commune de Copenhague qui a 510 000 habitants(4).
En matière de production énergétique, depuis la première crise du pétrole (1973), les gouvernements de gauche quels que soient les cours de l’or noir avaient constamment soutenu financièrement le développement des énergies renouvelables. Alors qu’il n’y a aucune centrale nucléaire, 20% de la production électrique danoise est aujourd’hui d’origine éolienne(5). J’ai pu voir sur le détroit du Sund, séparant la Suède du Danemark, de nombreuses éoliennes marines. Mais depuis que le gouvernement est passé à droite, en 2001, il n’en est plus de même, alors que de très nombreux panneaux solaires, par exemple, pourraient être installés sur les toits des maisons. Par ailleurs dans les magasins alimentaires d’une certaine taille, sont placés des conteneurs de récupération de bouteilles, soit de verre, soit de plastique qui rendent automatiquement la consigne de la bouteille ainsi jetée.
Cependant, la culture écologique est contrariée par les lobbies. Si les Danois sont très amateurs de l’alimentation biologique, la viande de porc qu’ils produisent et consomment abondamment risque d’être contaminée par la nourriture de soja importée qui n’est pas certifié génétiquement non modifiée, les groupes agro-alimentaires ayant réussi leur lobbying auprès du gouvernement de droite.
Christiania, un quartier alternatif
Créé en 1971 par le squat d’un ancien terrain militaire, l’éco-village de Christiania occupe aujourd’hui 34 hectares au milieu de Copenhague(6). Les inscriptions écrites sur les banderoles que j’ai vues au milieu de ce village donnent le ton : « Rich countries and poor countries have common interest, SOS save the planet », « The world needs peace, social, justice and health », « Let women wisdom be a guideline » [2]. Christiania se veut territoire autogéré, indépendant de l’État danois. En termes de structures démocratiques, le territoire est divisé en 15 zones comprenant entre 9 et 80 personnes.
Les résidants ont leur propre système judiciaire, leur tribunal étant leur assemblée générale. Ils assurent un certain nombre de services publics : poste, collecte des ordures ménagères, jardins d’enfants, radio… Chacun de ces services est assuré à tour de rôle par cinq personnes, chacune ayant son jour de la semaine. La rémunération de ces coopérateurs est assurée par un impôt payé par les résidents et les commerces du village. En revanche, pour ce qui est de l’électricité et de l’eau, la communauté dépend de l’extérieur. En outre, à l’image des SEL [3], elle a créé une monnaie interne pour mesurer les heures de travail échangées entre villageois. Ces habitants vivent une vie encore plus écologique que la moyenne des Danois. Certains d’entre eux récupèrent l’eau de pluie, d’autres pratiquent l’élevage et l’agriculture au sein du village et les seuls modes de déplacements autorisés dans l’enceinte de Christiania sont les bicyclettes et la marche.
Séparé, sur une certaine longueur, par une muraille du reste de la ville, ce village a tendance à être considéré par les Copenhagois comme un monde clos. Cependant, les nombreux concerts et les conférences-débats qui s’y déroulent sont ouverts à tout le monde. Des enfants qui ont grandi à Christiania travaillent aujourd’hui à l’extérieur tout en habitant toujours à l’intérieur.
Alors que depuis sa naissance, le village est menacé d’expulsion par les autorités, les négociations perpétuelles avec les autorités lui ont permis de perdurer jusqu’à aujourd’hui. Il faut dire que ce territoire de liberté est miné par le « deal » de drogues. Si les pionniers du village ont, par lassitude, quitté Christiania, le militant que j’ai rencontré m’a fait part de nouveaux projets. Il est question de construire une maison pour tous, orientée principalement en direction des personnes âgées, qui, au Danemark, m’a t-il dit, s’ennuient. Il est question aussi de créer un atelier d’apprentissage du bricolage, sans doute devenu nécessaire compte tenu du vieillissement des locaux.

Une façon d’être basée sur la confiance
Durant mon séjour à Copenhague, j’ai été frappé par le climat de confiance qui règne d’une manière générale dans la société danoise. En outre, la simplicité des gens montre un état d’esprit « d’être et non de paraître ». Ces phénomènes ne peuvent que faciliter la compréhension d’autrui et le droit à la différence. Le fait que tous les Danois parlent couramment l’anglais ne peut que renforcer ces qualités. Ces caractères de la société rejaillissent sur la politique. C’est en effet ainsi qu’il faut comprendre le maintien du village de Christiania depuis bientôt quatre décennies. Les policiers sont presque absents des villes. Comme me l’ont dit des immigrés turcs, qui avec 58 000 résidents officiels2 représentent la première communauté étrangère, il n’y a pas comme en France des contrôles d’identité incessants. À titre de comparaison, le Danemark compte 5,5 millions d’habitants2. S’ils n’ont ni le droit au travail ni le droit au logement, les nouveaux immigrés ont le droit à la santé publique gratuite. Un « sans papier » n’est jamais expulsé du territoire, il est au pire remis aux autorités de son ambassade. La transformation d’une église (luthérienne) en mosquée que j’ai vue est une autre preuve de tolérance.
La simplicité et la culture écologique limitent dans une certaine mesure les besoins des gens. Aussi, les Danois préfèrent travailler moins et vivre mieux. Selon les conventions collectives, les congés payés vont de 5 à 7 semaines par an. La semaine de travail légale est de 37 heures, mais travailler 30 heures est considéré comme un travail à temps plein. Dans le milieu du travail, les différences hiérarchiques sont faibles et le travail rarement stressant.
L’écoute d’autrui ne peut que faciliter l’égalité, notamment celle entre les deux sexes. Si les femmes connaissent une moyenne de salaires inférieure à celle des hommes, elles sont celles qui ont le plus haut taux d’activité de l’Union Européenne : 84% contre 75% à la France(7). Cette importante activité professionnelle des femmes est facilitée par la présence d’un service public de la petite enfance très développé.
Leur confiance mutuelle et l’écoute d’autrui incitent aussi les Danois à être dans une grande mesure « réglo », par exemple à ne pas chercher à frauder. Ce qui ne signifie pas que les Danois sont d’un conformisme aveugle. L’existence de Christiania, et d’autres squats sont là pour le prouver. Ce qui peut provoquer malgré tout une répression comme l’arrestation de militants écologistes qui, en agissant pacifiquement, ont troublé le 19 décembre 2009 des cérémonies officielles du sommet.

La flexisécurié à l’épreuve de la crise « financière »
C’est dans cette société de confiance qu’a été instauré en 1994 le système de la « flexisécurité ». Celui-ci consiste à faciliter les licenciements et à donner une bonne couverture sociale aux chômeurs pourvu qu’ils acceptent facilement un nouvel emploi. Selon le responsable de la confédération syndicale LO que j’ai rencontré, les conventions collectives empêchent les licenciements abusifs. Alors que la couverture des indemnités de chômage dure 4 ans, de nombreuses formations de reconversion sont mises à la disposition des chômeurs. Tout ce dispositif en faveur des chômeurs est pris en charge par l’État. S’il arrive que l’on exige d’un chômeur de prendre un emploi de qualification moindre que son précédent travail, la différence entre les deux ne peut qu’être faible. Avec la flexisécurité, les Danois changent facilement d’emplois : chaque année, un tiers des salariés en changent(8). Selon mon interlocuteur, il n’existe pas de « travailleurs pauvres » au Danemark. Soutenu par LO, la flexisécurité dans le contexte danois semble satisfaire les salariés, les grèves étant extrêmement rares.
Mais avec la crise dite « financière », la flexisécurité est mise à l’épreuve. En effet, jusqu’à présent, le taux de chômage était très bas : 1,6% en septembre 2008(2). Mais depuis, il a bondi pour atteindre aujourd’hui 4%(8). En effet, les 33 plus grandes sociétés du Danemark ont procédé à 27 000 suppressions d’emploi(9). C’est pour les jeunes que la situation se dégrade le plus. Alors que ceux-ci ont souvent des formations élevées, donc appropriées aux offres d’emploi, leur taux de chômage a quadruplé en 8 mois10.

Le coût du bonheur
Si malgré tout, 12% de la population vit, selon la mesure européenne [4], sous le seuil de pauvreté(1), (contre 17% à l’ensemble de l’Union Européenne(1)), d’autres aspects positifs de la vie danoise que ceux déjà cités, contribuent à l’épanouissement des Danois :
- santé publique gratuite
- immeubles à hauteur limitée
- bon réseau de bibliothèques
- effectifs de classes peu chargés : 25 élèves jusqu’à l’âge de 15 ans2
- allocations d’études pour les étudiants
- longs congés paternels et maternels rémunérés. Certes, tous ces avantages sociaux ont un coût et obligent les autorités à prélever beaucoup d’impôts. Mais c’est le prix à payer pour obtenir une qualité de vie unique au monde. En effet, selon une enquête menée par l’université britannique de Leicester, le Danemark est au premier rang au monde en ce qui concerne le bonheur !

Jean-François Le Dizès

Auteur de « Globe trotter, carnets de voyage d’un bourlingueur militant » aux éditions L’Harmattan. 2007
Sources chiffrées :

  1. Le quotidien « Politiken » Copenhague
  2. « The worktrotters guide to Danemark » de Dagmar Fink. Copenhague. 2009.
  3. Le quotidien « Jyllands-Posten » Copenhague
  4. Wikipedia
  5. Greenpeace
  6. « Christiana guide », Copenhague 2006
  7. Eurostat, chiffres de 2004
  8. La confédération syndicale LO
  9. le journal « The Copenhague post »
  10. Le Monde Diplomatique d’octobre 2010.

    Articles parus dans un numéro précédent sur un sujet voisin :
    Qu’est-ce qui se passe en Norvège ? - N°114 – Juin 2007


[1] Lac de forme rectangulaire situé dans le centre de Copenhague

[2] « Pays riches et pays pauvres, nous avons un intérêt commun, SOS sauvez la planète », « Le monde a besoin de paix, de social, de justice et de santé », « Laissons la sagesse féminine être notre conseillère »

[3] Service d’Échange Local

[4] Est considérée comme pauvre toute personne disposant de moins de 60% du revenu médian


Accueil du site | Contact | Plan du site | | Statistiques du site | Visiteurs : 1061 / 47694

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Presse alternative  Suivre la vie du site Gauche alternative  Suivre la vie du site Gauche Alternative n°128 - février 2010   ?

Site réalisé avec SPIP 2.1.12 + AHUNTSIC

Creative Commons License