Les Alternatifs Isère

La souffrance au travail

Formation débat organisé par la FSE et les Alternatifs le mardi 6 avril à la Maison des Associations
jeudi 6 mai 2010

Tout d’abord il faut saluer le succès de cette soirée qui a attiré une vingtaine de personnes (malgré la publicité tardive) pour débattre et s’informer sur ce sujet d’actualité. Nous étions exactement 23 personnes et la salle prévue ne pouvait en contenir guère plus.

Jean-François Le Dizès a présenté les Alternatifs coorganisateurs de la soirée avec la FSE (Fédération Syndicale Etudiante), présenté par Étienne Ciapin. Faouzia Perrin a joué le rôle de présidente de séance.
Jean-Paul Portello a ouvert le débat par un témoignage percutant sur les cas de suicides et la description des situations professionnelles à France Télécom. La situation : 40 suicides ayant des origines professionnelle en 2 ans. Malgré des lettres accablantes de certains salariés suicidés accusant leur direction et mettant en cause leurs conditions de travail, peu de plaintes sont déposées, aussi bien de la part des familles que des syndicats. A ce jour seul le syndicat SUD a déposé plainte contre la direction. Des questions se posent par rapport à cet état de fait, en particulier le lien de dépendance du salarié au patron, les liens pervers unissant patronat et syndicats « traditionnels ».
Mais ces actes désespérés ont eu pour effet de libérer la parole au sein de l’entreprise et vers l’extérieur, Jean-Paul Portello a eu des mots très durs envers les médias qui ne sont qu’à la recherche de scoops et de sensationnel en évitant le débat de fond sur les nouvelles organisations du travail et leurs causes et leurs conséquences.
Le nouveau PDG de France Télécom a très bien compris les enjeux en s’entourant (dans sa direction) d’un cercle de communicants proches de Sarkozy et en mettant en place des enquêtes internes (85 % de participation du personnel), avec un bilan sidérant. De nombreuses expressions des salariés peuvent se résumer par : « je ne comprends plus rien, je ne sais plus pourquoi je travaille ». Cela n’a, pour l’instant, débouché que sur des discours creux (destinés à l’extérieur) et de simples déclarations d’intention.
Ensuite Jean-Paul a abordé les raisons de ces suicides : le management et les objectifs de la direction qui sont clairement en cause : injonctions paradoxales (ordres opposés, contradictoires), objectifs inatteignables, mutation permanente des cadres, flicage constant s’intensifiant avec les nouveaux moyens informatiques et de communication, formatage des esprits, la direction impose ce qu’il faut dire, empêche de penser… au final cela aboutit à une perte de sens du pourquoi on travaille, de sa vie même. Et il faut noter que beaucoup des suicidés étaient des salariés consciencieux, très estimés dans leur travail qui en général se sont trouvés déstabilisés par des restructurations et des nouvelles affectations de postes ou d’objectifs qui les ont amenés à être considérés comme des « moins que rien ».
Jean-Paul a insisté sur les enjeux : nous sommes bien en face d’une nouvelle tentative d’aliénation des salariés, ce « nouveau » management est en fait la mise en place de nouvelles formes d’exploitation s’appuyant, entre autres, sur des techniques de manipulation mentale et de déstructuration de l’individu.
Des phrases marquantes de Jean Paul « dorénavant je ne parlerai plus jamais d’émancipation par le travail », « je ne supporte pas cette société libérale avec ses contraintes inhumaines et mon seul objectif est de survivre la dedans ».
Le deuxième intervenant : Etienne CIAPIN, a rappelé la situation économique de plus en plus dégradée des étudiants (85 % peuvent être considérés comme vivant en dessous du seuil de pauvreté) qui leur impose de plus en plus le salariat pour pouvoir financer leurs études.
Aujourd’hui il y a 2,2 millions d’étudiants dont 33 % doivent se salarier, cela représente une masse énorme de main d’œuvre précaire, désorganisée et ne connaissant pas ses droits, ce qui en fait une proie rêvée pour tous les abus « patronaux ».
Etienne a beaucoup insisté sur la nécessité de construire des ponts entre étudiants-salariés précaires-salariés du privé et fonctionnaires (nouveau syndicalisme ?) avec pour objectif de reconstruire de la solidarité et de nouveaux cadres collectifs de lutte.
La suite du débat entre les personnes présentes a été riche d’enseignements, un témoignage d’une informaticienne confrontée au harcèlement, d’une jeune femme en formation pour devenir postière soumise à des pressions morales à travers cette formation… une impression générale que personne ne trouve son compte avec les règles actuelles du travail.

En synthèse les pistes et idées suivantes ont été évoquées :
- Aujourd’hui on peut considérer qu’il y a de moins en moins d’écart entre salariés du privé et du public, diverses interventions ont bien montré que les « systèmes » de management sont identiques (bien que la perte de sens dans les anciennes entreprises du service public semble plus brutale)
- Le droit du travail concernant le harcèlement (mental) est encore récent et demande a être renforcé et étoffé ; cela peut se faire à travers la jurisprudence (nécessité de porter plainte, accompagnement fort des syndicats…)
- Refonder le syndicalisme qui trop souvent n’accompagne le salarié que vers la porte de sa société par un « départ négocié », par exemple aujourd’hui dans la branche métallurgie il y a 400 départs négociés par mois (plutôt que de se battre ?). Il faut des structures transversales plus orientées vers les salariés précaires qui sont délaissés par les syndicats traditionnels (une nouvelle « branche » qui ne serait pas orientée vers une activité mais vers des catégories de salariés ?). Il faudrait promouvoir un vrai syndicalisme de lutte, revenir vers les bases du syndicalisme « à la française » qui se préoccupait de la politique et était partie prenante dans des projets de société.
- Refonder la médecine du travail en supprimant son aliénation aux entreprises, qui la fait bien souvent se ranger du côté des directions plutôt que du côté des salariés.
Pour conclure : c’est bien le système libéral qui est responsable de la situation difficile de nombreux salariés, ce système s’accompagne de plus en plus d’une idéologie « du travailleur nouveau » qui est en fait une organisation du chacun pour soi et pour le seul gain de l’actionnaire… Les fragiles, les décalés, les critiques… doivent être éliminés, certains s’éliminent eux-mêmes.
Il est urgent de penser et proposer un autre modèle de société

Alain Stourm

Articles parus dans un numéro précédent sur un sujet voisin :
Quel malaise à France-Télécom ? - N° 126 – Octobre 2009
Galeries Lafayette : la grève du ras-le-bol - N°117 – Février 2008


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